Chapitre1

De Framawiki.

Sommaire

1. L'auteur et le droit d'auteur

Pourquoi commencer notre étude par la question de l'auteur ? Il nous a semblé que c'était le moyen le plus simple pour aborder cette notion, le copyleft, qui est fortement tendue entre deux pôles, le je et le nous. Là où se joue la reconnaissance mutuelle entre ce qui constitue plus qu'une identité, une existence, là où se joue la relation entre la singularité et le commun. Nous aurions pu commencer par traiter la question de la technique et des matériaux numériques, mais cela aurait donné la primeur aux conditions matérielles sur celles, plus « conceptuelles », pour ne pas dire « spirituelles ». Nous avons tout simplement voulu, outre les déterminismes culturels, sociaux, économiques ou politiques dont nous ne ferons pas l'économie, bien au contraire, poser l'homme nu face à la nature et face à sa nature (ou ce qu'il paraît en être).

A l'exemple d'icelluy vo' convient estre saiges pour fleurer sentir & estimer ces beaux livres de haulte gresse, legiers au prochaz: & hardiz à la rencontre. Puis pour curieuse leczon, & meditation frequente rompre l'os, & sugcer la substantificque mouelle. C'est à dire: ce que ientends par ces symboles Pythagoricques, avecques espoir certain d'estre faictz escors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre goust trouverez, & doctrine plus absconce que vous revelera de tresaultz sacremens & mystères horrificques, tant en ce que concerne nostre religion, que aussi l'estat politicq & vie oeconomicque. Croiez en vostre foy qu'oncques Homere escrivent l'Iliade & Odyssée, pensast es allegories, lesquelles de luy ont beluté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, & Phornute: & ce que d'iceulx Politian a desrobé[1]?

Après avoir, par cette citation de Rabelais, posé le décor qui justifie le chaos de la création et la situation des auteurs emportés les uns avec les autres, les uns contre les autres et finalement, les uns pour les autres, il est utile de distinguer en quelques traits le « droit d'auteur » français du « copyright » anglo-saxon.

Ces deux approches constituent deux conceptions différentes de la propriété littéraire et artistique. La différence se situe dans l'accent mis sur le droit moral[2], pour le droit d'auteur, ou sur le droit patrimonial[3] , pour le copyright. Cette précaution faite, sachons aussi que la tendance récente depuis les années 1990 est au rapprochement des deux conceptions du droit d'auteur : le copyright vers le droit d'auteur et le droit d'auteur vers le copyright3, non plus tant « versus » l'un l'autre.

Résumons :

  • Le droit d'auteur, issu du droit français, est actuellement régi par la loi du 11 mars 1957 et celle du 3 juillet 1985, codifiées dans le code de la propriété intellectuelle1. À la différence du copyright, il accorde une protection radicale à l'auteur avec le droit moral qui est inaliénable, perpétuel et imprescriptible. Il s'applique du simple fait de la création originale sans avoir besoin de signaler son existence par un dépôt.
  • Le copyright désigne la notion de droit d'auteur dans la loi américaine (titre 17 du « United States Code »). Il concerne davantage les droits patrimoniaux, ce n'est plus l'auteur qui définit les modalités de jouissance de ses œuvres, mais l'ayant droit. Un dépôt au « Copyright Office » est recommandé par la loi américaine, mais non obligatoire. Le signe © fait savoir qu'une création est ainsi protégée.

Des limites sont posées qui concernent les exceptions lorsque l'œuvre est divulguée. Dans ce cas, l'auteur ne peut s'opposer à :

  • la représentation privée et gratuite dans un cercle familial ;
  • la copie ou reproduction réservée à un usage strictement privé ;
  • la publication d'une citation ou d'une analyse de l'œuvre, quand celle-ci est brève et justifiée par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d'information, de l'œuvre ;
  • la parodie et la caricature.

Nous ne traiterons dans notre étude que du droit d'auteur français, sachant qu'il est valable dans les 164 pays qui ont signé la convention de Berne[4] et que la Licence Art Libre, licence libre de type copyleft que nous allons étudier, s'appuie sur le droit français. Pour un historique du droit d'auteur, on pourra se reporter à l'excellente étude d'A. Latournerie, publiée en 2001[5].

1.1 L'invention de l'auteur, entre loi et religion

Par ce mot, nous voulons simplement insister sur le fait qu'un auteur n'existe que par la rencontre avec l'objet qu'il met à jour, l'objet qu'il invente. Par cette découverte, il s'invente lui-même comme auteur. L'invention de l'auteur est ainsi en rapport avec ce qu'il invente comme objet de son invention que l'on a l'habitude de prendre pour une « création ». Nous le préciserons par la suite, un auteur ne crée rien, il invente ce qui existe. Inventer c'est trouver. Du latin inventor (celui qui trouve), de invenire (trouver)1. Ainsi dit-on de celui qui trouve un trésor qu'il en est l’inventeur. Il a dévoilé ce qui, présent, demeurait jusqu'alors invisible :

Article 716 du Code civil : Le trésor est toute chose cachée ou enfouie sur laquelle personne ne peut justifier sa propriété, et qui est découverte par le pur effet du hasard [...] L'inventeur d'un trésor s'entend de celui qui par le seul effet du hasard, met le trésor à découvert2.

L'invention de l'auteur est bien ce moment où est mis à jour (comme on le fait d'un logiciel qui évolue d'une version à une autre) ce qu'on nomme « auteur » en suite de sa reconnaissance. L'auteur, en son histoire, a toujours été là mais il n'était pas considéré comme tel. Nous ne naissons pas auteur, nous le devenons. Ce « devenir auteur » est alors la reconnaissance d'une légitimité qui le met face à la loi.

Ainsi, la notion d'auteur, qui n'existe pas dans la Grèce Antique ni dans le Moyen-Âge, apparaît à la Renaissance avant d'être formalisée juridiquement par des droits d'auteur. L'imprimerie fut un facteur déterminant qui amplifia la question déjà ancienne et scolastique de l'auteur humain et de l'auteur divin à travers les textes sacrés. Ce furent ensuite les textes profanes comme La divine comédie de Dante qui furent écrits par ceux que l'on entend par « auteurs modernes »[6].

L'invention de l'auteur s'est produite au moment où, comme le rappelle Michel Foucault, celui-ci pouvait être « puni, c’est-à-dire dans la mesure où les discours pouvaient être transgressifs »[7]. En effet, la confrontation de l'auteur humain et de l'auteur divin ne va pas sans réviser l'histoire des pouvoirs et conséquemment de ce qui fait loi. Pouvoir de créer, pouvoir d'autonomie, pouvoir d'autorité. C'est à cet instant que l'auteur, depuis toujours présent et produisant des œuvres, a pu être découvert et reconnu comme sujet de droits, non seulement face à la loi, mais encore, la produisant en tant que « créateur ».

Ainsi, la reconnaissance de droits pour les auteurs va de pair avec leur capacité à transgresser la loi. Il apparaît que le terme de « correction » peut définir l'auteur. Une correction administrée par la loi afin de fabriquer une autorité acceptable, correcte, un auteur acceptable, correct. En effet, l'auteur « corrigé », ayant reçu la correction qui l'intronise, sera acceptable dans la mesure où il aura été à priori sanctionné. Également, par le même mouvement, il lui est possible de transgresser le cadre qui lui permet une activité d'auteur. C'est entre permission et interdiction, que l'auteur est lisible, audible, visible.

Nous pouvons dire alors que l'invention de l'auteur est bien l'invention d'une « police de caractères »[8] qui permet l'écriture d'une fiction, celle de l'auteur, autorisant la reconnaissance de son autorité au sein de la polis[9] en même temps qu'elle le surveille au nom de la loi.

Cependant, selon l'étymologie, on comprend aussi par auteur celui qui augmente la création : du latin augere qui veut dire augmenter, accroître et qui a donné le participe passé auctus et le substantif auctor. Mais si l'auteur est bien « celui qui accroît ce qui existe déjà » il est également celui qui fait autorité, selon l'emploi ancien du terme augeo, qui signifie augmenter. Il est auteur de par sa propre initiative, c'est-à-dire qu'il est celui qui fonde et qui produit, hors de lui-même, ce qui est alors considéré comme étant le privilège des dieux. Il est un créateur qui se mesure au Créateur et à ce titre, recouvre un sens politique et religieux fort.

L'action de augere est donc bien d'origine divine. Augustus est celui qui est « pourvu de cet accroissement divin » [...] Mais « le sens premier de augeo se retrouve par l'intermédiaire de auctor dans auctoritas » : « Toute parole prononcée avec autorité détermine un changement dans le monde, crée quelque chose » ; elle a le pouvoir qui fait surgir les plantes, qui donne existence à une loi. Et « augmenter » n'est donc qu'un sens secondaire et affaibli de augeo, non pas celui dont dérivent auctor et auctoritas. « Des valeurs obscures et puissantes demeurent dans cette auctoritas, ce don réservé à peu d'hommes de faire surgir quelque chose et - à la lettre - de produire à l'existence. »[10].

Le hiatus qui existe entre « celui qui augmente » et « celui qui fait autorité » est présent, nous le constatons, dès l'origine du mot « auteur ». Il nous a paru intéressant de donner une définition première en arguant l'augmentation comme geste initiateur de l'acte d'auteur d'où découlait l'autorité de celui qui augmente la création. Mais il faut bien reconnaître que l'origine du mot auteur, liée à son autorité singulière, est première. Elle participe d'un acte de transgression vis-à-vis de la Création. Bien sûr, cette autorité va, par voie de conséquence, qu'on pourrait qualifier de non-téléologique car non voulue comme telle, participer à l'augmentation de la culture commune.

Nous pouvons dire en revanche que l'institution des droits d'auteur va pouvoir, à la fois garantir l'augmentation de la culture commune à tous et faire valoir la singularité de la personne qui initie l'acte créateur, l'acte reconnu comme faisant autorité. Mais loin d'être un équilibre, c'est une fiction juridique, instable et opérante toutefois. C'est elle qui est au coeur des débats contradictoires concernant les droits de l'auteur et qui réévalue la notion d'auteur entre augeo et auctoritas.

Le socle sur lequel repose la notion d'auteur est donc constitué de deux parties contradictoires : l'une est le fait d'une singularité transgressive et l'autre est faite d'un commun partagé. Par son acte créateur, auctoritas fait autorité, tandis que augeo rassemble toute la richesse de la culture passée, présente et à venir.

La préoccupation du copyleft, nous le verrons, sera d'équilibrer la balance entre la singularité et le commun sans pour autant gommer les aspérités caractéristiques de ces deux tendances. Il s'agira d'engager un dialogue pour que l'initiative qui fait autorité soit reconnue pour l'augmentation qu'elle apporte au commun. La légitimité se pose là en surplomb du mouvement de balancier qui va de l'Auteur singulier défiant les dieux aux auteurs communs d'une société.

1.2 Vie et mort de l'auteur

Et pour ne pas avoir vu l'abîme qui sépare l'écrivain de l'homme du monde, pour n'avoir pas compris que le moi de l'écrivain ne se montre que dans ses livres, et qu'il ne montre aux hommes du monde [...] qu'un homme du monde comme eux, il [Sainte-Beuve] inaugurera cette fameuse méthode qui [...] consiste à interroger avidement, pour comprendre un poète, un écrivain, ceux qui l'ont connu, qui le fréquentaient, qui pourront nous dire comment il se comportait sur l'article femmes, etc., c'est-à-dire précisément sur tous les points où le moi véritable du poète n'est pas en jeu[11].

Nous avons cerné la naissance de l'auteur et l'émergence de sa notion contradictoire. Entre l'augmentation des ressources et l'autorité de celui qui se pose en créateur, l'auteur est celui qui agrandit, tout en étant grand. Ce temps de la vie de l'Auteur[12] a eu un commencement, il aura aussi une fin.

Sans doute n'est-il pas exagéré d'observer que le commencement de cette fin de l'Auteur a été pointé par Marcel Proust dans son essai Contre Sainte Beuve dont nous venons de livrer un extrait. L'écrivain, qui se fait là plus critique que le critique, conteste la méthode biographique de Sainte-Beuve pour faire valoir l'indépendance de l'écriture vis-à-vis de l'auteur supposé tel et dont on découvrirait la vérité, cachée dans les actes de sa vie personnelle. Il ne s'agit pas, pour Proust, de nier l'auteur, mais d'affirmer que son texte traverse son existence mondaine et que l'auteur rattaché à cette existence est une curiosité qui ne représente pas beaucoup d'intérêt pour la connaissance de ses écrits.

Car autre chose se découvre dans la littérature que l'auteur recouvre. Recouvre, comme on dit : « il recouvre ses esprits », c'est-à-dire qu'il retrouve, grâce au « voile de la pratique littéraire » si l'on peut dire, l'esprit du Texte dont l'auteur est reconnu comme étant l'Auteur. Nous qualifierons alors d'« immonde »[13] ce Texte qui passe à travers sa personne mondaine et vient s'inscrire sous forme de littérature. Notre intention est ici de bien marquer, avec l'auteur de À la recherche du temps perdu2, qu'il est sans commune mesure avec une « bio-graphie », quand bien même il produirait un texte sien, en tout cas, jugé tel par l'acte de la reconnaissance des lecteurs avides de faits divers. Insistons, car c'est un fait complexe mais d'importance : l'auteur ne se découvre pas lui-même, tel qu'en lui-même dans le monde, mais un autre lui-même est recouvré, son je d'Auteur, tout autre que son je de la vie mondaine. Ce je est un « je est un autre »[14]. C'est cela qui fait la puissance d'un auteur et qui annihile sa biographie, car elle n'existe pas, elle n'existe plus à partir du moment où il y a recouvrement par l'écriture. Ce que l'auteur inscrit est une graphie de lettres, de mots, de phrases, d'histoires : palimpseste de sa biographie.*

Vers la fin des années 1960, c'est l'existence de l'auteur qui est remise en cause par R. Barthes, dans son texte La mort de l'auteur:

Tout au contraire [de l'Auteur], le scripteur moderne naît en même temps que son texte ; il n'est d'aucune façon pourvu d'un être qui précéderait ou excéderait son écriture, il n'est en rien le sujet dont son livre serait le prédicat ; il n'y a d'autre temps que celui de l'énonciation, et tout texte est écrit éternellement ici et maintenant. [...] Donner un Auteur à un texte, c'est imposer à ce texte un cran d'arrêt, [...] c'est fermer l'écriture [...]. La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur.[15]

Dans ce texte, Barthes propose de penser l'origine du texte dans le langage plutôt que chez l'auteur. Pour lui, il y a indépendance entre l'auteur et le texte inscrit. L'expression de l'auteur n'existe pas : le texte est neutre, il trace, de façon performative, l'œuvre du langage, un tissu de citations, une matrice à textes, tous issus du Texte originel[16]. L'auteur est devenu scripteur et celui-ci annonce la primauté du lecteur. De la même façon que Marcel Duchamp a pu déclarer : « Ce sont les regardeurs qui font le tableau »[17], Roland Barthes montre que c'est le lecteur qui, destinataire du texte, fait l'Auteur. Et le fait mort...

Radicalisme moderniste frôlant le nihilisme ? Sans doute, mais l'idée selon laquelle : « L'œuvre existe en quelque sorte par elle-même, comme l'écoulement nu et anonyme du langage »[18] avait déjà été exprimée au XIXe siècle par un auteur qu'il est difficile de qualifier de « moderne », Joseph de Maistre  :

Si, sur ce point de l'origine du langage [...] notre siècle a manqué la vérité, c'est qu'il avait une peur mortelle de la rencontrer. [...] Lorsqu'une nouvelle langue se forme, elle naît au milieu d'une société qui est en pleine possession du langage ; et l'action, ou le principe qui préside à cette formation ne peut inventer arbitrairement aucun mot ; il emploie ceux qu'il trouve autour de lui ou qu'il appelle de plus loin ; il s'en nourrit, il les triture, il les digère ; il ne les adopte jamais sans les modifier plus ou moins[19].

De son côté, Michel Foucault s'intéressera à la position de l'auteur dans la société, le rôle qu'il tient où qu'on lui fait tenir et la croyance qui lui est afférente.

La fonction-auteur est liée au système juridique et institutionnel qui enserre, détermine, articule l’univers des discours ; elle ne s’exerce pas uniformément et de la même façon sur tous les discours, à toutes les époques et dans toutes les formes de civilisation ; elle n’est pas définie par l’attribution spontanée d’un discours à son producteur, mais par une série d’opérations spécifiques et complexes ; elle ne renvoie pas purement et simplement à un individu réel, elle peut donner lieu simultanément à plusieurs egos, à plusieurs positions-sujets que des classes différentes d’individus peuvent venir occuper[20].

Ainsi, ce que produit un auteur n'est pas une simple création ordonnée par lui-même, mais un « ordre du discours »[21] auquel l'auteur obéit et à travers lui le lecteur complice. Ce cadre ordonné est un « ordre de production » qui va générer des œuvres en rapport et pouvoir agrandir ainsi une mécanique de captation d'auteurs et de discours. Si l'auteur peut faire cette opération c'est parce qu'il est lui-même, au premier chef, le produit d'un ordre semblable. Nous dirons : la fonction auteur ordonne une fiction d'auteur. L'auteur est porteur d'une direction commune. Ce dispositif lui permet de fonder une discursivité qui crée et produit d'autres auteurs, d'autres « porte-voix » et ainsi génère une infinité de discours. Cette légitimité « naturelle » de l'auteur, dont Michel Foucault relève la fonction et la généalogie, ne tient que parce qu'il est « n'importe qui ». « Qu'importe qui parle ? »[22], le corpus de l'œuvre est un champ d'appropriations et de réappropriations continuelles et par là même de désappropriations.

Nous avons atteint avec Barthes et Foucault, un point d'analyse limite, mais d'une extrême finesse, où l'auteur disparaît dans la réelle présence de ce qui le porte : l'œuvre à l'œuvre. Le langage est considéré comme une matière première qui prime sur l'expression entreprise par l'auteur et le lecteur est un « auteur autre » généré par la fonction auteur qui fait et met à mort cet Auteur là.

Oui, il nous faut le reconnaître : avec Barthes et Foucault, l'Auteur est mort. Mais pour autant que la fonction d'auteur est ce qui subsiste et porte le langage comme matière première, la mort de l'auteur est en fait la naissance des auteurs.

1.3 La naissance des auteurs

Producteurs méconnus, poètes de leurs affaires, inventeurs de sentiers dans les jungles de la rationalité fonctionnaliste, les consommateurs (...) tracent des « trajectoires indéterminées », apparemment insensées parce qu'elles ne sont pas cohérentes avec l'espace bâti, écrit et préfabriqué où elles se déplacent. Ce sont des phrases imprévisibles dans un lieu ordonné par les techniques organisatrices de systèmes. Bien qu'elles aient pour matériel les vocabulaires des langues reçues (celui de la télé, du journal, du supermarché ou des dispositions urbanistiques), bien qu'elles restent encadrées par des syntaxes prescrites (modes temporels des horaires, organisations paradigmatiques des lieux, etc.), ces « traverses » demeurent hétérogènes aux systèmes où elles s'infiltrent et où elles dessinent les ruses d'intérêts et de désirs différents.[23]

Il faut pourtant le dire, l'expression « mort de l'Auteur » est injuste. Reflet d'une époque où la provocation était dans l'air du temps, il conviendrait plutôt de dire « la disparition de l'Auteur » car il n'y a pas de tabula rasa, mais bien mutation de l'Auteur en auteurs, ceux-ci qualifiés par Michel de Certeau de « consommateurs ». L'usage de ce mot en rajoute sur le déplacement du public, considéré à tort comme passif, en acteur de son « bien de consommation ». En effet, nous sommes tous consommateurs au même titre que nous sommes tous auteurs et il importe, plutôt que de discréditer les consommateurs en leur supposés fautes et malheurs1, de comprendre que loin d'être la masse imbécile autant que dangereuse dont les savants se font l'écho, elle est cette eau dormante toujours en éveil, irréductible aux pouvoirs.

Ces consommateurs, appelés parfois « consommacteurs »[24], sont les nouveaux auteurs de l'ère du numérique et de l'internet. Là où le défaut d'Auteur, fait la qualité d'auteurs. La qualité de réception et la faculté à pouvoir déjouer le discours dominant qui cadre et justifie l'Auteur sont exercées par ces consommateurs-auteurs comme le montre, par exemple, la Wikipédia, une encyclopédie sous licence libre, ouverte aux contributions savantes et curieuses de ses lecteurs, qu'ils soient experts ou amateurs.

Quand disparaît, non pas la référence, mais la « préférence » de ce qui faisait autorité et que l'abstrait du langage demeure comme matériau pour affirmer une présence en puissance (celle de l'Auteur), le vide créé ainsi permet alors de multiples références. Il en va ainsi par exemple des rumeurs qui « courent sans que personne ne sache qui les a lancées ; leur sujet est un « on », et elles s'imposent sans autre autorité qu'elles-mêmes ou par le fait qu'elles sont reprises par tous. »[25]

La « mort de l'Auteur » c'est donc la re-naissance des auteurs, conséquents à la disparition d'une certaine autorité. L'Auteur qui primait jusqu'à présent est alors secondé par des auteurs qui prennent le relais de façon à mettre en valeur ce qui prime : le langage, les langages.

Ajoutons cependant que ces auteurs nouveaux sont sans qualité d'Auteur. Non pas qu'ils soient dénués de qualités (nous constatons avec Wikipédia qu'ils sont capables d'excellence) mais que celles-ci ne correspondent pas aux critères qui permettaient jusqu'à présent de reconnaître un Auteur.

Pourtant, on peut déceler chez ces auteurs sans qualités – chez ces non-Auteurs et pourtant auteurs à part entière – une proximité avec les « artistes sans qualités » repérés et reconnus par ce qui a pu instituer un Art reconnu comme étant notre « contemporain » et dit « Art Contemporain » dont Marcel Duchamp peut être considéré comme à l'initiative. Nous devons reconnaître la justesse de cette élection car ces auteurs sans qualités ont su inventer les formes qui allaient exprimer au mieux, à travers le non-art, l'anti-art ou le para-art, l'objet dont ils cherchaient précisément les qualités : une poursuite de l'art de toutes façons, c'est-à-dire de toutes façons possibles[26].

1.4 Légitimité de l'auteur

Références

  1. F. RABELAIS, Garguantua, prologue de l'auteur, G-F Flammarion, éd. Joukovski, Paris, 193-1995, p. 37-39.
  2. Le droit moral vise à protéger « la personnalité » de l'auteur au travers de son œuvre et à respecter celle-ci. Il consiste pour l'auteur au droit au « respect de son nom, de sa qualité, de son œuvre » (Art. L. 121-1 du C.P.I.) http://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_d'auteur#Droit_moral (page visitée le 18/08/10).
  3. Les droits patrimoniaux concernent l'exploitation de l'œuvre : le droit de reproduction et de représentation http://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_d'auteur#Droit_patrimonial (page visitée le 18/08/10). Il faut mentionner également le droit de suite pour les auteurs d'œuvres graphiques ainsi que le droit de destination et le droit d'adaptation.
  4. La Convention de Berne permet une harmonisation de la protection des droits d'auteur au niveau international http://www.wipo.int/treaties/fr/ip/berne/trtdocs_wo001.html (page visitée le 18/08/10).
  5. A. LATOURNERIE, « Petite histoire des batailles du droit d'auteur », dans : Multitudes 2(5), 2001, pp. 37-62.
  6. A. COMPAGNON, Qu'est-ce qu'un auteur ?, Chapitre 5 : « L'auctor médiéval », http://www.fabula.org/compagnon/auteur5.php (page visitée le 23/02/06)
  7. M. FOUCAULT, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », dans: Bulletin de la Société française de philosophie, 1969, repris dans Dits et Ecrits tome 1, Paris: Gallimard Quarto, 2001, p. 817.
  8. Nous nous autorisons ce jeu de mot avec ce qui définit en typographie : « un ensemble de glyphes, c'est-à-dire de représentations visuelles de caractères d'une même famille, qui regroupe tous les corps et graisses d'une même famille, dont le style est coordonné, afin de former un alphabet » (cf. la définition de Wikipédia).
  9. « Communauté urbaine à laquelle il convient de donner une constitution, qui sera la politéia [État, république, constitution] [...] » I. GOBRY, Le vocabulaire grec de la Philosophie, Paris: Ellipses, 2000, p. 107.
  10. A. COMPAGNON, idem, Chapitre 4 : Généalogie de l'autorité (citant E. BENVENISTE, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris: Éd. de Minuit, 1969.
  11. M. PROUST, Contre Sainte-Beuve, Paris: Gallimard, 1971, p. 225.
  12. Nous mettons, selon la circonstance, une majuscule ou non à « auteur ». Cette décision est motivée par l'avancement de l'auteur en son histoire. Sa maturité étant, par le « A » majuscule étant l'exercice de son plus grand pouvoir, sa naissance et sa décrépitude, étant la reconnaissance, dans le regard des auteurs autre, d'une existence relative mais non dénuée d'importance. Le « a » minuscule s'imposera alors pour signifier cette histoire aux bords de sa « majesté ». Nous reviendrons plus loin sur cette question.
  13. Dans la mesure où il excède le monde, s'y oppose même et, dans le cas de Proust en particulier, est constitué de personnages tout simplement monstrueux.
  14. A. RIMBAUD, Œuvres complètes, correspondance, « lettre à Paul Demeny », le 15 mai 1871, Paris: Robert Laffont, 2004.
  15. R. BARTHES, « La mort de l'Auteur », dans: Le bruissement de la langue, Paris: Seuil, 1984, pp. 61-67 et 68-69.
  16. Cette notion du Texte pluriel formé de multiples autres textes sera approfondi par R. BARTHES, « De l’œuvre au texte ». Revue d’Esthétique, 3, Paris 1971, cité par C. HARRISON et P. WOOD, Art en théorie 1900 – 1990, Paris : Hazan, 1997, p. 1026.
  17. M. DUCHAMP, Duchamp Du signe, écrits, Paris: Flammarion, 1975, p. 247.
  18. M. FOUCAULT, Dits et écrits, tome 1, op. cit., « Interview avec Michel Foucault », p. 688.
  19. J. DE MAISTRE, Sur les sacrifices, « Les soirées de Saint-Pétersbourg, deuxième entretien », Paris: Pocket, 1994, p. 99.
  20. M. FOUCAULT, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Dits et Ecrits tome 1, p.831-832.
  21. Pour reprendre le titre éponyme de sa leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970.
  22. M. FOUCAULT, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », op. cit.
  23. M. DE CERTEAU, L'invention du quotidien, Paris: Gallimard, 1990, p.57.
  24. Mot-valise formé de « consommateur » et « acteur », le consommacteur une personne qui à la fois reçoit et crée des informations, activités ou biens.
  25. R. BRAGUE, La loi de Dieu, op. cit., p. 44.
  26. J.P. COMETTI, L'art sans qualités, Farrago, 1999.